Revue de presse

-REVUE DE PRESSE- Sélection

Hapax veut penser différemment la cultureUne nouvelle association lausannoise prône l'interdisciplinarité

24/10/1997 LE NOUVEAU QUOTIDIEN

Hapax veut penser différemment la cultureUne nouvelle association lausannoise prône l'interdisciplinarité. Un premier congrès est annoncé pour les 7 et 8 novembre à Lausanne, au Conservatoire.Lorsque les psy sortent de leur alcôve, c'est pour se retrouver entre eux et pour arriver aux mêmes conclusions - élevés hélas aux mêmes biberons. C'est pour briser ce cercle vicieux que Gérard Genoud, psychiatre lausannois, et Rita Rudaz, formatrice d'adultes et consultante culturelle, ont conçu un joli bébé baptisé Hapax.Hapax? Chose dite une seule fois, dixit le Robert. L'Association Hapax se veut donc souple, sans structure rigide, revendique sa différence et espère échapper à toute récupération institutionnelle. Ses ambitions? Mégalos, rigole Gérard Genoud, fondateur, en 1990, de l'Association pour des pratiques créatives avec des adolescents. Pratiquement, créer un groupe de discussion permanent constitué de gens de tous horizons et offrir des pistes de réflexion dans des domaines les plus divers de la planète socioculturelle. A court terme, mettre régulièrement sur pied des confrontations de quelques heures entre personnes de milieux a priori décalés. «Je suis psy, j'aurai donc tendance à tirer la couverture vers ce domaine», avoue Gérard Genoud. «Mais, l'intéressant, sera justement de confronter des points de vue très différents sur un même thème, et, par conséquent, de voir la psychiatrie sous un autre angle. Prendre des risques.»Confronter théoriciens et praticiens de l'art: la démarche de Hapax ne manque pas de panache. «C'est vrai, nous voulons réagir au discours monopolitique qui prévaut, et non pas hiérarchiser le discours, mais construire ensemble sur des thèmes communs - une démarche à la fois plus ambitieuse et plus humble. Le discours des théoriciens ne vaut pas plus que celui des artistes.» Et tant Gérard Genoud que Rita Rudaz, tous deux très engagés dans des projets de réhabilitation sociale par l'art, constatent le manque de dialogue flagrant entre les deux mondes. «Notre démarche suppose une écoute de l'autre différente, plus attentive, puisqu'il faut se sortir de son petit univers bien connu. C'est peut-être utopique d'espérer un échange, mais nous y croyons. C'est le risque et le plaisir de l'histoire.»Première concrétisation de l'association: deux journées interdisciplinaires réunissant, début novembre à Lausanne, artistes et théoriciens autour du thème de la généalogie. Déjà plus de 120 inscrits pour un congrès surprenant, réunissant des personnalités, comme le photographe Mario Del Curto, le chorégraphe Philippe Saire, le chef d'orchestre Jean-François Antonioli, l'historien français Alain Houlou ou encore le généticien genevois André Langaney: l'aventure plaît et suscite la sympathie. C'est justement cet aspect d'ouverture qui a séduit Philippe Saire, qui s'essaiera à l'exercice difficile de parler de son art. «C'est tout à fait novateur de mélanger deux domaines qui ne se mélangent pas: les artistes et les théoriciens. L'alchimie se fera ou pas, mais cette inconnue fait partie du jeu...»

 

Isabelle Falconnier Généalogie: histoires de l'histoire, Lausanne (Conservatoire), les 7 et 8 novembre.

 

 

19/05 2000 24 HEURES

 

LAUSANNE : CONGRÈS

L'art et la science ont rendez-vous. L'échange entre spécialistes de tous bords s'impose, notamment entre ceux de l'art et de la science

LAUSANNE : CONGRÈS

L'art et la science ont rendez-vous. L'échange entre spécialistes de tous bords s'impose, notamment entre ceux de l'art et de la science. C'est du moins la conviction du psychologue et psychothérapeute Gérard Genoud, fondateur avec sa collègue Rita Rudaz de l'association Hapax. Née il y a trois ans, celle-ci organise en mai prochain deux journées interdisciplinaires à Lausanne sur le thème des " Figures rebelles ". " En favorisant l'échange entre divers do-maines des sciences et de la création, qui souvent ne communiquent pas entre eux, nous avons voulons déve-lopper un courant de pensée interdisciplinaire ", rappelle Gérard Genoud. L'association se veut donc une plate-forme d'échanges, susceptible d'en-richir les pratiques de chacun. " Nous souhaitons un lieu de confrontation et de résistance aux idéologies contemporaines globalisantes ", ajoute-t-il.Ces journées sont le deuxième projet d'Hapax. Plusieurs personnalités ont été invitées à partager leurs réflexions et leur pratique sur le thème proposé, dont un chercheur au CNRS de Paris, un metteur en scène et un docteur en psychopathologie.Les organisateurs ont pris le parti de mettre en évidence des prises de positions, des analyses, des réalisations artistiques jugées dérangeantes, non convenues et qui, toutes à leur manière, interrogent et bousculent l'«officialité» de notre époque. G. D.

 

 

 

 

 

 

 

15/11/2002 DOMAINE PUBLIC

 

Art et science: La mise en corps selon Hapax

Un colloque sur l’épiphanie du corps. Artistes et scientifiques en ont décliné la chair et l’âme au gré de vrais faux récits de son errance.

Une rencontre entre art et science, sur le thème La mise en corps, s’est déroulée à Lausanne du 7 au 9 novembre 2002, organisée par l’association Hapax avec le concours du Musée de l’Elysée et accueillie au Musée Olympique. En un programme somptueux concocté par Gérard Genoud et Rita Rudaz, elle a rassemblé de remarquables intervenants. Faute de place en cette rubrique, je limiterai ce compte-rendu aux plasticiens. Déplorable injustice puisque ces rencontres veulent justement faire voler en éclat le cloisonnement des disciplines que «l’objet corps» convoque aujourd’hui.

Le corps métamorphosé

C’est Orlan qui a ouvert les feux avec pétulance, non pas en pratiquant comme annoncé une performance mais en présentant sa carrière, déjà longue. L’allure de cette intimidante prêtresse de l’Art Charnel me fait penser à ce qu’aurait pu être l’enfant supranaturel(le) de Ray Charles et Marguerite Duras. Elle exécute depuis trente ans des choses étonnantes et effrayantes sur, avec, dans son corps (de femme, il n’est pas vain de le rappeler). Elle est devenue célèbre au début des années 1990 en subissant des interventions de chirurgie plastique dont elle assurait en direct la mise en scène et, décidément généreuse de sa personne, la commercialisation de « reliquaires » contenant quelques grammes de ses tissus adipeux. C’est quand elle parle de son trousseau, dont les drapés ont été intégrés, en hommage au baroque, à ses performances des débuts, qu’Orlan est la plus émouvante. Comme le soulignait l’historien d’art Marco Costantini, son apport héroïque à la notion d’auto-fiction lui a conféré une place de choix dans l’art contemporain. Sanctification du corps que l’on est, que l’on a, à qui l’on appartient ou qui vous encombre ? Il est tentant d’y voir l’imposture plus que la posture, le corps paré plus que l’être désemparé, l’icône télévisuelle plutôt que l’égérie de Grand-Guignol ou la Diva des tables d’opération. Chair à canon psychanalytique, Orlan rudoie avec élégance les psychothérapeutes (venus nombreux écouter cette invraisemblable curiosité). Mais elle tutoie son chirurgien.

Le corps souffrant

Jean Otth livre une Stratégie du regard, en posant d’emblée qu’art et science forment un couple incestueux. Bien loin des exubérances d’Orlan, il n’en a pas moins échafaudé une cosmétique de l’horreur lorsqu’à l’aide de l’atlas Jacobi et de ses planches de dermato-pathologie, moulages de plâtre peints, maquillés de squames psoriasitiques, de roséoles d’origine syphilitique, de purulences diverses, il traquait, dit-il, ces petits miracles de poésie qui peuvent se produire dans les images du corps souffrant. On songe à Francis Bacon qui les guettait dans les reproductions photographiques de maladies de la bouche. Reprenant le mot de Cézanne en confessant des périodes « couillardes » de son activité, J. Otth atteste avec courage, humour et endurance la complexité du rôle joué par le sexe dans le travail artistique. Ses séries Oblitérations, Pudeurs ou Lilith sont une véritable documentation des trajectoires libidinales, d’une inestimable valeur poétique, qui réussissent à éviter les écueils du voyeurisme.

Le corps tendre

Le photographe Olivier Christinat a présenté une vidéo spécialement conçue pour cette rencontre : L’entrée en corps. Ce film montre un fragment du long processus d’apprentissage des gestes du quotidien par son tout jeune fils. L’œuvre est décrite avec autodérision par l’auteur géniteur comme une «film de famille, mielleux à souhait». Il n’en est évidemment rien. Elle signe « l’entrée en vidéo » du photographe, c’est-à-dire sa propre assimilation du mouvement dans la fabrication d’images. C’est une réussite, comme en a témoigné l’enthousiasme du public (et pas seulement auprès des psychomotriciens présents). L’audace la plus intéressante de l’artiste réside dans une utilisation de la musique (séduisante donc contestable pour certains): ici des œuvres de Kurtag, Weber, Wildberger et de Christinat lui-même, qui insiste sur l’importance de certains compositeurs dans sa production photographique. Si le matériel sonore a parfois un côté enrobant qui peut gêner, il en émerge pourtant une chorégraphie naturelle du corps de l’enfant. Cette entrée se trouve alors enrichie d’une dimension fictionnelle et lyrique. Le travail d’Olivier Christinat a eu le mérite d’apporter au thème de cette rencontre interdisciplinaire une notion bien présente dans l’art contemporain mais rarement débattue par ses exégètes : une nostalgie de la tendresse. Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais la tendresse, quand je me trouve au Musée Olympique, j’en redemande. Christian Pellet

La Mise en corps est la troisième édition des rencontres interdisciplinaires entre art et science organisées par Hapax. La première avait eu lieu en 1996 au Conservatoire de musique de Lausanne sur le thème Généalogies ; la deuxième au Théâtre de l’Arsenic en 1999 s’intitulait Figures rebelles.

 

Christian PELLET

 

16/11/202 24 HEURES

Orlan la mutante

CONFÉRENCE

Depuis près de quarante ans, Orlan a donné son corps à l'art

Demain soir à l'Elysée, l'inventrice de «l'art charnel» donnera le coup d'envoi des llles Rencontres interdisciplinaires entre arts et sciences d'Hapax. FRANÇOISE JAUNIN

 

«La mise en corps»: tel est le thème que l'Association Hapax (sous la houlette de Rita Rudaz, consultante dans le domaine socioculturel, et Gérard Genoud, psychologue) a choisi pour ses llles Rencontres entre arts et sciences qui tiendront leurs assises à Lausanne ces 7, 8 et 9 novembre.Au chevet du corps manipulé par les impératifs de l'image et de la réalisation de soi, instrumentalisé par le «fitness» et autre «wellness», livré aux biotechnologies qui repoussent vertigineusement ses limites et prolongé par des extensions médiatiques (TV, internet) où voyeurisme et exhibitionnisme mélangent les genres, ces deux jours de débats verront se pencher historien de l'art (Paul Ardenne), historien de la médecine (Vincent Barras), psychiatre-psychanaliste (Gérard Pommier) et artistes: le peintre et vidéaste Jean Otth, le photographe Olivier Christinat, la danseuse chorégraphe Katharina Vogel et, en vedette, l'artiste française Orlan qui, depuis le milieu des années 1960, fait de son propre corps le sujet, l'objet et le lieu de son oeuvre.Pygmalion d'elle-même, elle en fait un «work in progress» qui ne cesse d'interroger les standards socioculturels dont notre corps est l'enjeu. C'est elle qui, par une conférence publique, ouvrira les feux demain dès 20 heures à l'Elysée. Jointe au téléphone, l'inventrice de «l'art charnel» a accepté de se prêter au jeu des questions. - Vos premières performances remontent à 1964. Depuis lors, notre rapport au corps a changé. Que vouliez-vous dire à travers le vôtre à cette époque, et que voulez-vous faire passer maintenant?- En tant que femme, j'ai été parmi celles qui ont oeuvré pour la contraception et l'avortement. Toute jeune déjà, j'étais révoltée par la position et le rôle que la société et la culture assignent à la femme. Mais je me suis d'emblée démarquée de l'art corporel (ou body art) qui a aussi émergé dans les années 1960, mais dont les composantes sado-maso-scato visaient avant tout à faire tomber les tabous et à mettre en scène la souffrance à travers des expériences des limites. Ce qui n'était pas mon histoire du tout. C'est pourquoi j'ai créé «l'art charnel» qui, au contraire, s'insurge contre l'idée du passage obligé par la souffrance rédemptrice. Les opérations chirurgicales pendant lesquelles on me voit parfaitement consciente, dirigeant les prises d'images et lisant des textes à voix haute, veulent précisément montrer qu'il faut abandonner cette notion judéo-chrétienne («Tu enfanteras dans la douleur») et que la médecine est parfaitement capable aujourd'hui d'abolir la souffrance. Quant à notre rapport au corps d'aujourd'hui, il est plutôt lié aux manipulations génétiques, au spectre du clonage, au sida, à la malbouffe...- Pour revenir à vos opérations chirurgicales, quel type d'intervention avez-vous subi, à l'exception de celle, bien visible, qui vous a posé deux implants sur le front?- Là vous touchez à une question purement technique. C'est comme si vous demandiez à un graveur comment il a réalisé sa plaque et ses tirages. Si vous voulez vraiment savoir, interrogez mes médecins. L'important n'est pas là: ces opérations ont été réalisées pour faire des oeuvres, pour produire des images. Et n'oubliez pas que j'ai arrêté les opérations depuis 1993. On a un peu trop tendance à oublier le reste de mon travail qui est très pluridisciplinaire et comporte aussi de la peinture, de la photographie et des objets. Tout en cherchant toujours, de multiples manières, à faire de mon corps le lieu d'un débat public.- Parlez-nous de vos récentes «self-hybridations»?- Après avoir utilisé les modèles occidentaux de l'histoire de l'art, je me suis tournée vers les cultures extra-occidentales pour transformer - par voie numérique - mon visage selon des canons de beauté que l'on trouve dans les masques africains, les tatouages maoris ou les statuettes précolombiennes. Ce qui est encore une façon de souligner que les cultures ont toujours fabriqué et manipulé les corps en fonction de leurs idéologies et standards. Je suis pour les identités plurielles et nomades. Je suis une mutante. - Qu'entendez-vous par l'expression que vous avez eue un jour: «Je me souviens du futur»? Est-ce que votre attitude se veut en avance sur son temps?- Non, pas en avance. Mais la plupart des gens traversent le présent avec les idées du passé. Moi je trouve bien plus intéressant de penser le présent en imaginant le futur. Et j'espère que le futur nous permettra d'être celui ou celle que nous avons envie d'être. A 17 ans, elle effectue ses premières performances «Les marches au ralenti» à travers sa ville natale de Saint-Etienne. Signe aussi ses premières photographies. 1967 A travers ses «tableaux vivants» où elle rejoue les rôles des grands archétypes féminins de l'histoire de l'art, elle ne cesse de réinterroger les standards socioculturels occidentaux: La grande Odalisque d'Ingres, La Maja desnuda de Goya, la Venus de Botticelli et les madones baroques, en particulier celles du Bernin. 1976-1977 Sa performance Le baiser de l'artiste» fait scandale: «revêtue» d'une grande photographie de son torse dénudé, elle propose un baiser contre 5 FF pour montrer que les rôles assignés par la société à la femme et à l'artiste tiennent d'une forme de prostitution. 1979 Sa première opération chirurgicale conçue comme une performance artistique a lieu au cours du Symposium de la performance à Lyon. Jusqu'en 1993, se succéderont huit autres opérations performances, dont certaines retransmises en direct par satellites dans des musées de plusieurs pays. 1998 Ses «self-hybridations» numériques combinent son visage avec des masques africains et précolombiens ou des tatouages maoris pour dénoncer la tendance occidentale à imposer ses propres canons esthétiques. 2000 Parution d'une monographie multimedia de son oeuvre sous forme de CD-Rom édité par Jeriko.

 

Françoise JAUNIN

 

 

 

 

 

12/11/2004  DOMAINE PUBLIC

 

Hapax: rencontres art et science : Sous les jupes de la pudeur

Pour ses quatrièmes rencontres interdisciplinaires, Hapax, association pudique qui ne se laisse pas dévoiler ni dans son dossier de presse ni par Google, proposait de s’interroger sur le couple pudeur et impudeur. Des intervenants de plusieurs disciplines (anthropologues, historiens, plasticiens, juristes, psychanalystes) sont venus exposer leurs interrogations. Le vendredi 5 novembre, Ilario Rossi, anthropologue à l’Université de Lausanne et Alain Fleischer, plasticien et romancier, se sont succédés à la tribune. Pour l’anthropologue qui examine les relations des individus à leur culture et leur société, la pudeur est une interface. Elle se situe et exprime la frontière entre l’homme et l’animal, entre le biologique et le culturel, entre l’intérieur et l’extérieur, entre le corps et l’esprit. S’arrêter à ce carrefour permet donc de passer en revue toutes les grandes interrogations de notre siècle : qu’est-ce que la nudité ? que peut-on montrer de son corps ? qu’est-ce que l’identité individuelle ? quelle est la place de l’individu dans la société ? comment construire une société plurielle ?

Le carrefour de l’humain Ainsi les enjeux de nos sociétés mondialisées peuvent être organisés selon les catégories de pudeur et impudeur : l’économie capitaliste détourne son regard de l’impudeur des corps des pauvres et des délaissés ; l’impudeur d’une société qui exige la transparence et provoque l’irruption de l’intime dans l’espace public; l’impudeur de la technologie médicale qui s’immisce à l’intérieur du corps humain et proposera bientôt de remplacer chacun de ses organes. Sous l’œil d’Ilario Rossi, la pudeur devient la caractéristique de notre humanité, l’expression de notre nature finie et corporelle. Contrôler, au moyen de la pudeur, ce que nous impose la nature, c’est reconnaître ce que nous sommes. Alain Fleischer se restreint quant à lui aux champs artistique et visuel. A partir du mythe de Diane surprise par un chasseur pendant son bain, il oriente immédiatement son regard vers les thèmes du sexe, du spectateur-voyeur et de la représentation. Si la peinture a représenté abondamment la nudité, c’est avec l’apparition de la photographie que cette représentation est devenue pornographique. En effet, l’hypothèse de Fleischer est que seule la reproduction mécanique du corps, sans l’intermédiaire d’une main artistique, est pornographique, donc impudique.

La mécanique du porno La pornographie intervient au moment où l’empreinte du corps est fixée sur un support. Il n’y a alors plus seulement ressemblance mais preuve : le modèle est compromis dans sa nudité. C’est alors que sont projetées dans la salle obscurcie une sélection des photographies que Fleischer prend depuis sa chambre d’hôtel lorsqu’il voyage, à New York, Toronto, Rabat, S‹o Paulo. Sur l’écran que lui proposent les façades ou les toits des immeubles avoisinants, «la peau de la ville», à défaut un store au-dessus d’une fenêtre, il projette des images tirées de médiocres revues pornographiques. Les photographies qu’il en tire deviennent esthétiques (par le contraste entre le noir blanc des images des revues et le bleu de la nuit ponctué des lumières de la ville) et artistiques (par le rituel de projection et de reproduction). Ces milliers de clichés qu’il collectionne depuis vingt ans sont pour Fleischer le moyen de rendre de leur noblesse aux modèles photographiés dans ces poses impudiques, de les renvoyer à l’obscurité qu’exige la pudeur amoureuse. Est-ce la même pénombre que celle de la salle de conférence où nous sommes plongés ? Fleischer n’explique pas l’effet de cette projection sur d’autres spectateurs que lui-même. Notre pudeur est mise à l’épreuve : la limite convenable est-elle franchie ? Pourtant, protégés au creux de notre fauteuil, ces sexes géants nous dérangent moins que la maladresse qui fait manquer une marche, sous le regard du public qui attend son café. «La pudeur est solitaire», conclut Ilario Rossi. Derrière le voile des convenances, elle est furtive, elle se déplace. Comme le rose aux joues, elle apparaît toujours trop tard, une fois que la tenture a été soulevée. Alors, quand la caméra de télévision se faufile dans la salle de bain, elle lui laisse la place pour se cacher plus loin, insaisissable encore.

 

Christian PELLET