L'ange, l'autoportrait : les visages de l'identité


Une fois chaque chose, seulement une fois.
Une fois et jamais plus. Et nous aussi une fois.
Jamais plus.
Mais ceci, avoir été une fois – même si ce ne fut qu’une fois.
Avoir été de cette terre, cela semble irrévocable.

Rainer Maria RILKE



 

 

 

 

 

 

L’ange, l’autoportrait : les visages de l’identité

 






La perception permet de tisser avec son environnement une trame sur laquelle se nouent des histoires, des représentations de toutes sortes pour constituer un lieu intime, propre à soi et suffisamment aimable et crédible pour vivre dans un environnement qui ne cesse de nous échapper. Entre continuité et discontinuité, l’existence de chacun nécessite tant l’affirmation que la disparition d’images visuelles, sonores, tactiles portées sous le regard de l’autre afin que l’on puisse s’appartenir et se déployer au sein d’un espace et d’une temporalité.

Au sein de cette fabrique de la représentation, certaines images intriguent plus que d’autres. Ainsi, l’autoportrait interpelle de manière frontale notre identité au travers d’un reflet qui souhaite inscrire sa singularité au cœur de son propre regard. Cette forme de représentation de soi actualisée déjà par Narcisse, sera relancée par les peintres, dès le XIIe siècle pour signer les enluminures qu’ils réalisent. Grâce à l’apparition du miroir au XVe siècle, ces derniers illustrent leurs œuvres de leur propre image en l’incluant au sien de l’espace narratif de la toile comme un personnage parmi les autres, puis par la suite de manière individuée, la toile était entièrement consacrée à la réalisation de ce portrait particulier. Le début du XXe siècle avec la présence nouvelle de la photographie amplifiera cette pratique de l’autoportrait. La simplification des moyens techniques de prises de vue et leur généralisation propulseront ce type d'image au premier plan puisque actuellement l’autoportrait est l’image la plus souvent réalisée et cette pratique est devenue une forme en soi d’expression avec sa dénomination, self pie, ses moyens de transmission, Internet et les réseaux sociaux et une forme d’art à part entière présente dans les manifestations et les expositions artistiques.

L’ange n’a pas à se préoccuper de son identité, ni de son image.  Par essence, l’ange n’a pas de sexe. Il est la transparence même, sans forme, sans figure. Pourtant malgré ce manque de chair, l’ange se « donne à voir » non pas comme une incarnation ou une titularisation, mais comme une formulation. Il personnifie une autre scène que celle dévolue aux humains, une scène princeps où tant le plateau que les coulisses évoquent un temps d’avant, un espace d’ailleurs dont la modélisation ne peut s’appréhender grâce au principe de réalité, mais se médiatise par le biais d’une intelligibilité sensitive. Émissaire entre un dieu et les hommes, présent dans toutes les traditions, l’ange déclôt le monde des images en arguant de la nécessité de tenir compte de ce qui est sans figure, sans matérialité, sans statut défini. Il est le visage de la nuit et disparaît à peine son message délivré.

À l’inverse de l’autoportrait qui de manière extrême détoure le sujet, l’ange plonge celui-ci au sein de la matrice du monde réitérant ainsi la formulation que l’image n’est qu’instant, sans réalité objective, appropriation ratée de l’origine. Elle est juste signe de celui qui la produit. Cette limite introduite fait que l’image ne présente qu’un statut d’inachevé tant dans sa formulation que dans sa réalisation même. Si l’autoportrait met en exergue l’individualité, il rate à montrer celle-ci. La représentation uniquement inscrite au sein d’un regard égocentrique qui s’autojustifie clôt le processus d’humanisation en faisant fi du regard de l’autre, de son visage. L’ange n’est donc pas image, mais réminiscence actualisée d’une figure qui rappelle que sa propre histoire débute d’abord dans l’impensable, l’irreprésentable, l’avent de l’avant du temps. Évocateur de cette matrice au sein de laquelle le regard n’a pas encore officié, l’ange nous fascine puisque à le chercher, à vouloir le saisir dans notre regard, il nous introduit dans ce monde et ce temps des illusions de la gestation, là où il n’y a pas de commune mesure, de comparaison avec le semblable humain, car la chair n’a pas encore été nommée par la parole et la filiation ne s’est pas nouée dans le regard partagé ; restent alors la jouissance de la création, la suspension de l’advenir.

Sans regard, l’ange rappelle la nécessité de la portée d’un autre regard pour émerger du corps matriciel. À cette figure angélique du non-regard, l’autoportrait semble privilégier la surreprésentation du regard. S’arc-boutant autour d’un regard tautologique, l’autoportrait prend forme dans le refus de se soumettre au regard de l’autre, défiant ainsi l’altérité en faisant œuvre d’auto engendrement. L’autoportrait réifie la représentation. En souhaitant figer le temps au sein de l’image, il engendre la mélancolie. À se magnifier en s’étourdissant par sa propre image, il n’y a pas de possibilité de laisser une place à l’étonnement et c’est peut-être pour cela que l’œuvre finie celle-ci ne produit pas une fascination, mais introduit la rêverie, la nostalgie.


Si notre société moderne a comme stratégie pour résoudre les grands problèmes de les fractionner, elle espère ainsi éviter la confrontation avec les finalités soulevées par ces problèmes. Essentiellement organisatrice du présent, la modernité s’étourdit dans une réflexion à court terme, et la recherche de solutions immédiates. Animée par une production et un recyclage constant,  elle ne permet pas l’arrêt sur image.  En prônant la transparence comme solution à la différence, notre société élude la question du rapport au temps comme source d’une histoire.  L’ange, tout comme l’autoportrait redissent la nécessité pour toute histoire de se transcender afin qu’elle puisse se vivre au sein d’un espace et d’un temps.

Aujourd’hui, l’ange et l’autoportrait, par le biais du téléphone mobile ou de la tablette numérique se trouvent démultiplier quant à leur représentation. Quelle place reste-t-il alors pour son propre regard et celui de l’autre afin que l’homme ne soit pas juste associée à la machine  qui témoigne de son existence ?

En évoquant lors de ces journées quelques enjeux de ces images particulières, qui interrogent tant l’individu que la communauté, nous proposons de convoquer les résonances existant entre imaginaire et singularité afin de revisiter ce qui dans notre engagement envers l’autre peut-être porteur d’un regard inscrit dans la culture de la différence, appréhendé comme source de richesse et d’approfondissement de la complexité humaine.